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L’épigénétique, ou la plasticité du génome humain

ADN visuel

Pendant des décennies, la biologie moléculaire a été dominée par un dogme d’une clarté presque rassurante : nos gènes, hérités de nos parents, tracent le destin de nos cellules, de nos organes, de notre santé. Un gène, une protéine, un trait. Ce paradigme, issu des travaux de Watson et Crick sur la double hélice en 1953, a longtemps tenu lieu de vérité quasi immuable.

Mais depuis la fin du XXe siècle, une discipline est venue bousculer cette vision avec une force croissante : l’épigénétique. Son message est aussi fascinant que vertigineux. Ce n’est pas seulement ce que vous portez dans votre ADN qui compte, c’est aussi comment cet ADN est lu, activé ou réduit au silence. Et cette lecture peut être profondément influencée par votre vie, votre environnement, votre alimentation, vos émotions, parfois même avant votre naissance.

Qu’est-ce que l’épigénétique ?

Le terme vient du grec epi (« au-dessus de ») et de génétique. L’épigénétique désigne l’étude des modifications héritables de l’expression des gènes qui ne font pas intervenir de changement dans la séquence d’ADN elle-même. En d’autres termes : c’est la « ponctuation » du génome, les accents, les majuscules, les espaces, qui détermine comment le texte génétique est interprété par la cellule.

Une métaphore illustre parfaitement cette idée : imaginez que votre ADN est une encyclopédie complète. L’épigénétique, c’est le bibliothécaire. Il décide quels chapitres sont ouverts, lesquels sont fermés à clé, lesquels sont annotés en marge. La bibliothèque ne change pas, mais ce que vous pouvez lire, si.

Les principaux mécanismes épigénétiques

Trois grands mécanismes ont été identifiés et caractérisés à l’échelle moléculaire :

1. La méthylation de l’ADN

C’est le mécanisme épigénétique le mieux documenté. Il consiste en l’ajout d’un groupement méthyle (CH₃) sur une cytosine de l’ADN, généralement au niveau de séquences dites CpG (cytosine immédiatement suivie d’une guanine). Cette modification « éteint » généralement le gène concerné : le groupement méthyle agit comme un verrou moléculaire, empêchant la machinerie cellulaire de transcrire cette région du génome.

  • Hyperméthylation : mise sous silence du gène
  • Hypométhylation : activation ou réactivation de son expression
  • Impliquée dans le développement embryonnaire, le vieillissement cellulaire et de nombreuses pathologies, dont les cancers

2. Les modifications des histones

L’ADN ne flotte pas librement dans le noyau cellulaire : il s’enroule autour de complexes protéiques appelés histones, formant une structure compacte nommée chromatine. Les histones peuvent subir de nombreuses modifications chimiques sur leurs extensions (acétylation, méthylation, phosphorylation, ubiquitination…) qui modifient l’accessibilité de l’ADN à la machinerie de transcription.

  • Acétylation des histones : ouvre la chromatine et facilite la transcription (le gène est « allumé »)
  • Désacétylation : compacte la chromatine et réprime la transcription (le gène est « éteint »)
  • L’ensemble de ces modifications constitue un « code histone » d’une grande complexité, qui s’ajoute au code génétique classique

3. Les ARN non codants (ARNnc)

Une troisième couche de régulation épigénétique passe par des molécules d’ARN qui ne codent pas pour des protéines, mais jouent un rôle majeur dans la régulation de l’expression génique. Les micro-ARN (miARN) et les ARN longs non codants (lncARN) peuvent cibler des ARN messagers, moduler leur traduction ou provoquer leur dégradation, influençant ainsi durablement le profil d’expression d’une cellule.

Conrad Hal Waddington : le père fondateur

Le biologiste britannique Conrad Hal Waddington (1905–1975) est généralement crédité d’avoir forgé le terme « épigénétique » en 1942. Embryologiste et généticien, il cherchait à décrire les processus par lesquels les gènes interagissent avec leur environnement pour produire le phénotype, c’est-à-dire l’ensemble des caractéristiques observables d’un organisme.

Sa contribution la plus durable reste le concept de paysage épigénétique : imaginez une bille qui roule sur un terrain vallonné. Les vallées représentent les différents destins cellulaires possibles (devenir un neurone, une cellule hépatique, un globule rouge). La bille, la cellule en cours de différenciation, suit le chemin dicté par la topographie du terrain. Selon Waddington, les gènes et l’environnement façonnent ensemble le relief de ce paysage et déterminent dans quelle vallée la cellule finira par s’installer.

À son époque, les mécanismes moléculaires sous-jacents n’étaient pas encore identifiés. C’est avec les avancées de la biologie moléculaire dans les années 1980–2000, notamment les travaux de Robin Holliday sur la méthylation de l’ADN, puis ceux de Michael Meaney, Moshe Szyf et Randy Jirtle, que l’épigénétique est devenue une discipline à part entière, dotée d’outils expérimentaux et de cadres conceptuels rigoureux.

L’épigénétique est-elle héréditaire ?

C’est la question la plus controversée, et la plus fascinante, que soulève cette discipline. Peut-on transmettre à ses enfants des marques épigénétiques acquises au cours de sa propre vie ? La réponse, nuancée, est : oui, dans certains cas, et dans une mesure que la recherche continue de préciser.

L’expérience des souris Agouti : une démonstration fondatrice

En 2003, le généticien Randy Jirtle et son doctorant Robert Waterland ont publié une expérience devenue iconique dans le domaine. Ils ont nourri des souris gestantes avec des suppléments de donneurs de méthyle (acide folique, vitamine B12, bétaïne, choline). Les souriceaux issus de ces femelles présentaient une robe brune et non jaune comme leurs mères, étaient plus minces et moins prédisposés au diabète et au cancer. La cause : une hyperméthylation du gène Agouti, qui régule à la fois la couleur du pelage et le métabolisme. L’alimentation de la mère avait littéralement reprogrammé l’épigénome de sa descendance.

La famine hollandaise de 1944–1945 (Hongerwinter)

Cet épisode tragique de l’histoire a fourni aux chercheurs une « expérience naturelle » d’une valeur scientifique considérable. Les individus conçus pendant cette période de disette extrême ont présenté, tout au long de leur vie, un risque accru d’obésité, de maladies cardiovasculaires, de diabète de type 2 et de certains troubles psychiatriques. Des études épigénétiques ont mis en évidence des profils de méthylation de l’ADN spécifiques chez ces individus, notamment sur le gène IGF2 (facteur de croissance insulinomimétique).

Plus troublant encore : ces effets ont été retrouvés, atténués mais réels, chez certains petits-enfants de ces cohortes, suggérant une transmission transgénérationnelle des marques épigénétiques au-delà de la génération directement exposée.

Exemples concrets observés chez l’humain : quels gènes, dans quelles circonstances ?

L’épigénétique n’est pas une abstraction de laboratoire. Des études menées sur des populations humaines ont permis d’identifier des gènes précis, modifiés de façon mesurable par des circonstances de vie spécifiques. Voici les cas les mieux documentés.

Le gène NR3C1 et le stress précoce

Gène concerné : NR3C1 (Nuclear Receptor Subfamily 3, Group C, Member 1), qui code pour le récepteur aux glucocorticoïdes, notamment au cortisol.

Ce qui se passe : chez les individus ayant subi des abus ou une négligence grave durant l’enfance, des études post-mortem sur le tissu hippocampique (Szyf, McGowan et al., 2009) ont montré une hyperméthylation du promoteur de NR3C1. Résultat : le récepteur est moins exprimé, la régulation de la réponse au stress est altérée, et l’axe HPA (hypothalamo-hypophyso-surrénalien) reste chroniquement activé.

Conséquence observable : une sensibilité accrue au stress tout au long de la vie, une vulnérabilité aux troubles anxieux, dépressifs et au syndrome de stress post-traumatique (SSPT).

Circonstance déclenchante : maltraitance, négligence ou instabilité affective dans les premières années de vie, en particulier avant l’âge de 5 ans.

Le gène IGF2 et la malnutrition in utero

Gène concerné : IGF2 (Insulin-like Growth Factor 2), un facteur de croissance soumis à empreinte parentale et normalement exprimé uniquement depuis le chromosome paternel.

Ce qui se passe : chez les individus conçus durant la famine hollandaise de 1944–1945 (Hongerwinter), Heijmans et al. (2008) ont mesuré une hypométhylation significative de la région de contrôle d’IGF2 dans les globules blancs, encore détectable 60 ans après l’exposition. Cette perte de méthylation perturbe l’empreinte génomique et peut conduire à une surexpression du gène.

Conséquence observable : risque accru d’obésité, de diabète de type 2, de maladies cardiovasculaires et de schizophrénie dans la cohorte exposée, ainsi que chez certains de leurs enfants.

Circonstance déclenchante : restriction calorique sévère de la mère pendant le premier trimestre de grossesse.

Le gène BDNF et l’exercice physique

Gène concerné : BDNF (Brain-Derived Neurotrophic Factor), facteur de croissance neuronal essentiel à la plasticité synaptique, à la mémoire et à la régulation de l’humeur.

Ce qui se passe : plusieurs études chez l’humain ont montré que l’exercice physique aérobie régulier (30 minutes ou plus, plusieurs fois par semaine) réduit la méthylation du promoteur de BDNF dans les cellules sanguines, augmentant ainsi son niveau d’expression. En parallèle, les modifications des histones associées à BDNF évoluent dans le sens d’une chromatine plus ouverte.

Conséquence observable : amélioration des capacités cognitives, meilleure résilience face à la dépression et réduction du risque de déclin cognitif lié à l’âge.

Circonstance déclenchante : activité aérobie soutenue sur plusieurs semaines, avec des effets mesurables dès 6 à 8 semaines de pratique régulière.

Le gène FKBP5 et le trauma transmis

Gène concerné : FKBP5 (FK506 Binding Protein 5), régulateur clé de la sensibilité au cortisol et de la réponse au stress.

Ce qui se passe : une étude menée par Yehuda et al. (2016) sur des survivants de la Shoah et leurs enfants a montré que les deux générations présentaient des altérations de méthylation du gène FKBP5 dans le même sens, alors même que les enfants n’avaient pas été directement exposés au trauma. C’est l’une des premières démonstrations chez l’humain d’une transmission épigénétique transgénérationnelle d’un état de stress.

Conséquence observable : vulnérabilité accrue au SSPT et aux troubles anxieux chez les descendants de survivants, même en l’absence d’exposition directe à un traumatisme.

Circonstance déclenchante : trauma psychologique sévère chez un parent, en particulier la mère.

Le gène TERC / les télomères et la pauvreté chronique

Gène et structure concernés : les télomères (extrémités protectrices des chromosomes) et les gènes régulant leur longueur, dont TERT (Telomerase Reverse Transcriptase).

Ce qui se passe : des études sur des enfants issus de milieux socioéconomiques défavorisés ont montré un raccourcissement accéléré des télomères, associé à une hyperméthylation des régions régulatrices de TERT. Ce raccourcissement est un marqueur de vieillissement biologique prématuré, mesurable dès l’enfance.

Conséquence observable : vieillissement cellulaire accéléré, risque accru de maladies cardiovasculaires et de certains cancers à l’âge adulte.

Circonstance déclenchante : exposition prolongée à la pauvreté, au stress chronique et à un environnement instable, notamment dans les 5 premières années de vie.

Les gènes de la méthylation et la supplémentation en folates

Gènes concernés : MTHFR (Methylenetetrahydrofolate Reductase) et les gènes cibles de la méthylation globale du génome.

Ce qui se passe : une supplémentation en acide folique avant et pendant la grossesse permet de maintenir un niveau adéquat de donneurs de méthyle dans le cycle des méthyles. Cela prévient l’hypométhylation de régions génomiques critiques pour le développement du tube neural, notamment les gènes PAX3 et MTHFR lui-même.

Conséquence observable : réduction de 50 à 70 % du risque de spina bifida et d’autres défauts du tube neural, l’un des effets préventifs épigénétiques les mieux établis en médecine.

Circonstance déclenchante : carence en folates chez la mère durant les premières semaines de grossesse (souvent avant même que la grossesse soit connue).

Connexions et pistes d’ouverture

Épigénétique et stress / trauma

Les travaux pionniers de Michael Meaney (Université McGill) ont montré que les comportements maternels chez les rats, en particulier les comportements de léchage et de toilettage des petits, modifient la méthylation du gène du récepteur aux glucocorticoïdes (NR3C1) dans l’hippocampe. Les ratons peu stimulés développent une réponse au stress plus intense et plus durable, programmée dès les premiers jours de vie.

Chez l’humain, des études post-mortem menées par Moshe Szyf et son équipe ont identifié des différences de méthylation de ce même gène chez des individus ayant subi des abus durant l’enfance. Le traumatisme laisse des traces moléculaires mesurables. La psychiatrie épigénétique est aujourd’hui un champ en pleine expansion, ouvrant des perspectives inédites pour comprendre, et peut-être traiter, les séquelles biologiques du trauma.

Épigénétique et nutrition : les donneurs de méthyle en pratique

L’alimentation est l’un des vecteurs les plus directs de régulation épigénétique, parce qu’elle fournit literalement la matière première des marques de méthylation. Les groupements méthyle nécessaires à la méthylation de l’ADN proviennent du cycle des méthyles, une cascade biochimique impliquant plusieurs nutriments essentiels : la méthionine (acide aminé soufré), la choline, l’acide folique (vitamine B9) et la cobalamine (vitamine B12).

Un déficit en ces cofacteurs perturbe l’ensemble du cycle et peut provoquer des altérations du méthylome cellulaire durables, parfois transmissibles. À l’inverse, un apport suffisant, voire enrichi, peut renforcer la méthylation de gènes que l’on souhaite maintenir sous silence, comme certains oncogènes ou éléments transposables.

Concrètement, qu’est-ce qu’une alimentation riche en donneurs de méthyle ? Voici les principales sources alimentaires, classées par nutriment :

  • Acide folique (vitamine B9) : légumineuses (lentilles, pois chiches, haricots), épinards, asperges, foie de volaille, levure de bière. C’est le donneur de méthyle le plus critique en période périconceptionnelle. Une carence en début de grossesse suffit à perturber la méthylation de régions génomiques clés du développement neural.
  • Choline : œufs (surtout le jaune), foie de bœuf, soja, champignons shiitake. La choline est un précurseur de la bétaïne, elle-même donneur direct de méthyle dans le cycle. Une alimentation pauvre en choline est associée à une hypométhylation globale du foie et à un risque accru de stéatose hépatique.
  • Méthionine : viandes maigres, poissons, œufs, graines de sésame, noix du Brésil. La méthionine est convertie en S-adénosylméthionine (SAM), le principal donneur de méthyle de l’organisme, utilisé par toutes les méthyltransférases.
  • Vitamine B12 (cobalamine) : viandes, abats, poissons gras, œufs, produits laitiers. Les végétaliens stricts sont à risque de carence, ce qui peut perturber le cycle des méthyles même en présence de folates adéquats, les deux nutriments étant interdépendants.
  • Bétaïne : betterave, épinards, quinoa, germe de blé. Donneur de méthyle direct, elle intervient dans une voie alternative du cycle indépendante de la vitamine B12.

Au-delà des donneurs de méthyle, d’autres molécules alimentaires agissent comme modulateurs épigénétiques par d’autres mécanismes :

  • Sulforaphane (présent dans les crucifères : brocoli, chou de Bruxelles, chou-fleur) : inhibiteur des déacétylases d’histones (HDAC), il favorise une chromatine plus ouverte et réactive des gènes suppresseurs de tumeurs dans certains modèles cellulaires. Des essais cliniques explorent son rôle préventif dans les cancers de la prostate et du sein.
  • Resvératrol (présent dans la peau du raisin noir, les myrtilles, les cacahuètes) : activateur des sirtuines (SIRT1), une famille de déacétylases d’histones impliquées dans la régulation du vieillissement cellulaire et du métabolisme. Son effet in vivo chez l’humain reste débattu, les doses efficaces en laboratoire étant difficiles à atteindre par l’alimentation seule.
  • Curcumine (curcuma) : inhibe plusieurs méthyltransférases d’ADN (DNMT) et modifie les marques d’histones dans des modèles tumoraux. Des études préliminaires chez l’humain suggèrent une activité anti-inflammatoire épigénétiquement médiée, mais les données restent insuffisantes pour des recommandations thérapeutiques fermes.
  • Catéchines du thé vert (EGCG notamment) : inhibiteurs de DNMT3a et DNMT3b, impliqués dans l’établissement de nouvelles marques de méthylation. Des effets sur la réactivation de gènes suppresseurs de tumeurs ont été observés in vitro.

Épigénétique et vieillissement : l’horloge d’Horvath

En 2013, le bioinformaticien Steve Horvath (UCLA) a publié une découverte qui a redéfini le champ de la biologie du vieillissement : il est possible d’estimer l’âge biologique d’un individu avec une précision remarquable en mesurant les niveaux de méthylation de l’ADN sur 353 sites génomiques spécifiques. Cette « horloge épigénétique », également appelée horloge d’Horvath, est désormais un outil de référence dans la recherche sur le vieillissement.

Elle révèle que l’âge biologique peut diverger significativement de l’âge chronologique. Le mode de vie (alimentation, activité physique, qualité du sommeil, exposition au stress chronique) peut accélérer ou ralentir cette horloge de plusieurs années. La « reprogrammation partielle » par les facteurs de Yamanaka est aujourd’hui explorée comme piste pour inverser ce vieillissement épigénétique.

Épigénétique et cancer

Le cancer est désormais compris comme une maladie à la fois génétique et épigénétique. Des altérations du méthylome sont présentes dans pratiquement toutes les formes tumorales : hyperméthylation de gènes suppresseurs de tumeurs (qui les réduit au silence) et hypométhylation globale de l’ADN (favorisant l’instabilité génomique). Les thérapies épigénétiques constituent un front thérapeutique en plein développement. Parmi les médicaments déjà approuvés, les inhibiteurs de méthyltransférases (azacitidine, décitabine) et les inhibiteurs de déacétylases d’histones (vorinostat, romidepsine) ont démontré leur efficacité dans certaines hémopathies malignes.

Les thérapies épigénétiques : comment fonctionnent les « épi-drogues » ?

Le terme « épi-drogue » (ou epigenetic drug) désigne une molécule thérapeutique dont le mécanisme d’action cible directement les marques épigénétiques. Contrairement à la chimiothérapie classique, qui cherche à détruire les cellules cancéreuses, les épi-drogues visent à reprogrammer leur épigénome pour rétablir une expression génique normale. C’est une approche fondamentalement différente : plutôt que d’éliminer la cellule, on tente de lui faire « oublier » son programme pathologique.

Quatre grandes classes de mécanismes sont ciblées :

  • Inhibiteurs de DNMT (iDNMT) : ils bloquent les enzymes responsables de la méthylation de l’ADN, permettant la réexpression de gènes suppresseurs de tumeurs réduits au silence par hyperméthylation. L’azacitidine (Vidaza) et la décitabine (Dacogen) sont approuvées pour les syndromes myélodysplasiques et certaines leucémies. Leur mécanisme consiste à s’incorporer dans l’ADN à la place des cytosines, piégeant et dégradant les DNMT.
  • Inhibiteurs de HDAC (iHDAC) : ils bloquent les déacétylases d’histones, maintenant la chromatine dans un état ouvert et favorisant la transcription de gènes pro-apoptotiques (qui déclenchent la mort cellulaire programmée) ou antiprolifératifs. Le vorinostat (Zolinza) et la romidepsine (Istodax) sont approuvés pour les lymphomes cutanés à cellules T. Des effets sont également observés sur la réactivation de gènes impliqués dans l’immunité anti-tumorale.
  • Inhibiteurs de méthyltransférases d’histones (iHMT) : classe plus récente, ciblant des enzymes comme EZH2 (impliqué dans le silenciement de gènes suppresseurs). Le tazémétostat (Tazverik), approuvé par la FDA en 2020 pour les sarcomes épithélioïdes et certains lymphomes folliculaires, en est le représentant le plus avancé.
  • Inhibiteurs de BET (iBET) : ils ciblent des protéines qui « lisent » les marques d’acétylation des histones (les bromodomaines), perturbant l’expression de gènes oncogènes majeurs comme MYC. Plusieurs molécules sont en essais cliniques avancés pour diverses tumeurs solides et hématologiques.

Au-delà de l’oncologie, des épi-drogues sont explorées dans des pathologies neurologiques (maladie d’Alzheimer, schizophrénie, syndrome de Rett), métaboliques et auto-immunes. La psychiatrie épigénétique s’intéresse notamment aux inhibiteurs de HDAC comme modulateurs des circuits de la mémoire et de la résilience au stress.

Épigénétique, mémoire cellulaire et différenciation

Chaque cellule de votre corps contient le même génome. Pourtant, un hépatocyte et un neurone sont radicalement différents dans leur forme, leur fonction et leur expression génique. C’est l’épigénétique qui orchestre cette différenciation : au cours du développement embryonnaire, des programmes épigénétiques spécifiques s’établissent dans chaque lignée cellulaire, activant les gènes pertinents et silençant les autres de façon stable. La reprogrammation cellulaire démontrée par Shinya Yamanaka (Prix Nobel 2012), avec la création de cellules souches pluripotentes induites (iPSC) à partir de cellules adultes, repose entièrement sur l’effacement et la réécriture de ces programmes épigénétiques.

Épigénétique et inégalités de santé

Des recherches récentes s’attachent à comprendre comment les inégalités socioéconomiques s’impriment dans l’épigénome. La pauvreté, la discrimination et le stress chronique lié aux conditions de vie difficiles modifient les profils de méthylation et contribuent aux disparités de santé observées entre groupes sociaux. L’épigénétique devient ainsi un objet d’étude transversal, à la frontière de la biologie moléculaire, de la santé publique et des sciences sociales.

Points complémentaires à retenir

La réversibilité : un espoir thérapeutique majeur

Contrairement aux mutations génétiques, qui modifient de façon permanente la séquence d’ADN, les modifications épigénétiques sont potentiellement réversibles. C’est l’un des aspects les plus prometteurs pour la médecine : la possibilité d’effacer des marques épigénétiques pathologiques ou d’en inscrire de nouvelles à visée protectrice. Les thérapies épigénétiques représentent une nouvelle génération de médicaments en pleine expansion, particulièrement en oncologie et en neuropsychiatrie.

La réversibilité par le mode de vie

Des études suggèrent que certaines pratiques modifient le profil épigénétique de façon mesurable : l’exercice physique régulier, la pratique de la méditation de pleine conscience (mindfulness), une alimentation riche en donneurs de méthyle, ou encore la réduction du stress chronique. Ces données soulignent que nos choix de vie ne sont pas sans conséquence biologique, et que cette conséquence peut, dans une certaine mesure, être transmise à nos descendants.

L’épigénétique, c’est la lecture sélective d’un génome complet, modulée par l’environnement, et dont certaines pages peuvent être rouvertes ou refermées tout au long de la vie, parfois même transmises à nos descendants.

Tableau récapitulatif : les notions essentielles

NotionDéfinition / ExplicationImportance / Applications
ÉpigénétiqueÉtude des modifications héritables de l’expression des gènes sans altération de la séquence d’ADNComprendre comment l’environnement influence notre biologie à l’échelle moléculaire
Méthylation de l’ADNAjout de groupements méthyle sur des cytosines (sites CpG), généralement répresseur de transcriptionVieillissement, cancer, développement embryonnaire ; marqueur épigénétique de référence
Modifications des histonesModifications chimiques (acétylation, méthylation…) des protéines autour desquelles s’enroule l’ADNRégulation fine de l’expression génique ; cible thérapeutique (inhibiteurs HDAC en oncologie)
ARN non codantsMolécules d’ARN (miARN, lncARN) régulant l’expression génique sans coder de protéinesRégulation post-transcriptionnelle ; biomarqueurs potentiels en médecine de précision
Paysage épigénétique (Waddington)Métaphore des destins cellulaires possibles représentés comme des vallées dans un terrain vallonnéModèle conceptuel fondateur pour comprendre la différenciation et la reprogrammation cellulaire
Hérédité épigénétiqueTransmission possible de marques épigénétiques aux générations suivantes, indépendamment des mutations génétiquesImplications pour la santé transgénérationnelle, la prévention et l’évolution
Horloge épigénétique (Horvath)Estimation de l’âge biologique par le profil de méthylation sur 353 sites CpG spécifiquesMédecine de précision, recherche sur la longévité, évaluation de l’impact du mode de vie
Épi-droguesMédicaments ciblant les marques épigénétiques (iDNMT, iHDAC, iHMT, iBET) pour reprogrammer l’expression géniqueApprouvées en oncologie (azacitidine, vorinostat, tazémétostat) ; en cours d’exploration en neurologie
Donneurs de méthyleNutriments fournissant les groupements CH₃ indispensables à la méthylation de l’ADN (folates, choline, méthionine, B12)Prévention des anomalies du développement ; modulation épigénétique par l’alimentation
Épigénétique et traumaLes traumatismes précoces laissent des traces moléculaires mesurables sur les gènes de réponse au stress (NR3C1, FKBP5)Psychiatrie épigénétique ; nouvelles pistes pour comprendre et traiter les séquelles du trauma
RéversibilitéContrairement aux mutations génétiques, les marques épigénétiques sont modifiables par l’environnement et les thérapiesEspoir thérapeutique majeur : effacer ou corriger des programmes épigénétiques pathologiques

Sources et références

Articles et études fondateurs

  • Waddington, C.H. (1942). The epigenotype. Endeavour, 1, 18–20. Lire l’article
  • Waterland, R.A. & Jirtle, R.L. (2003). Transposable elements: targets for early nutritional effects on epigenetic gene regulation. Molecular and Cellular Biology. PubMed
  • Heijmans, B.T. et al. (2008). Persistent epigenetic differences associated with prenatal exposure to famine in humans. PNAS. PNAS
  • McGowan, P.O. et al. (2009). Epigenetic regulation of the glucocorticoid receptor in human brain associates with childhood abuse. Nature Neuroscience. Nature
  • Horvath, S. (2013). DNA methylation age of human tissues and cell types. Genome Biology. Genome Biology
  • Yehuda, R. et al. (2016). Holocaust Exposure Induced Intergenerational Effects on FKBP5 Methylation. Biological Psychiatry. PubMed
  • Takahashi, K. & Yamanaka, S. (2006). Induction of pluripotent stem cells from mouse embryonic and adult fibroblast cultures by defined factors. Cell. PubMed

Ouvrages de référence

  • Nessa Carey, The Epigenetics Revolution (Icon Books, 2011) : introduction accessible et rigoureuse
  • David Shenk, L’Intelligence du gène (Robert Laffont, 2011) : vulgarisation grand public
  • Richard Francis, Épigénétique : comment l’environnement réécrit nos gènes (Flammarion, 2012)

Ressources en ligne

Image source

Nicola Narraci @Pexels