Avant Yggdrasil, avant le Ceiba maya, avant même les Sephirot de la Kabbale, il y avait un arbuste arraché par une crue de l’Euphrate. C’est l’arbre Huluppu, la plus ancienne figure connue d’arbre-monde dans une littérature écrite, consignée sur des tablettes cunéiformes sumériennes vieilles de plus de quatre mille ans. Ce texte fondateur mêle cosmogonie, désir de royauté et peuplement du végétal par trois créatures aux symboliques opposées : un serpent, un oiseau et une figure féminine nocturne parfois rapprochée de Lilith.
Le récit : de l’Euphrate au jardin sacré d’Inanna
L’histoire se déroule aux temps primordiaux, quand le ciel (An) et la terre (Ki) viennent d’être séparés et que le monde est réparti entre les grandes divinités. Un jeune arbre huluppu pousse sur les rives de l’Euphrate, nourri par ses eaux. Un jour, le vent du sud le déracine et le fleuve l’emporte. La déesse Inanna le recueille, le ramène dans sa ville d’Uruk et le plante dans son jardin sacré, avec un projet précis : une fois l’arbre devenu grand, elle en tirera le bois pour se faire un trône et un lit, symboles de sa souveraineté.
Mais l’arbre grandit sans qu’elle puisse jamais le récolter. Un serpent insensible aux incantations s’installe dans ses racines, l’oiseau-tempête Anzu (Imdugud) fait son nid dans ses branches, et une figure féminine nocturne, nommée dans le texte sumérien Ki-sikil-lil-la-ke, bâtit sa demeure dans le tronc. Inanna pleure sur son arbre envahi. Son frère Utu, dieu solaire, refuse de l’aider. Elle se tourne alors vers Gilgamesh, roi d’Uruk, qui vient armé, abat les trois créatures et libère l’arbre. En remerciement, Inanna offre à Gilgamesh du bois pour ses propres objets rituels, le pukku et le mikku, dont la perte ouvrira sur un tout autre épisode du cycle, la catabase d’Enkidu aux Enfers.

Origines et transmission du texte
Ce récit n’appartient pas à l’Épopée de Gilgamesh akkadienne que l’on connaît le mieux (celle des douze tablettes de Ninive). Il provient d’un texte sumérien indépendant et plus ancien, généralement désigné aujourd’hui par les assyriologues sous le titre Gilgamesh, Enkidu et le monde infernal (souvent abrégé GEN), qui circulait dès la période paléo-babylonienne. C’est ce même prologue cosmogonique, servant d’ouverture au récit, qui fut plus tard repris comme appendice, la tablette XII, dans la version akkadienne standardisée de l’épopée, une adjonction que les spécialistes considèrent comme tardive et rapportée.
La reconstitution moderne du texte revient à Samuel Noah Kramer, qui publia en 1938 son édition assyriologique Gilgamesh and the Huluppu-Tree: A Reconstructed Sumerian Text à partir de plusieurs tablettes fragmentaires conservées dans différentes collections. C’est également cette matière qui nourrira, des décennies plus tard, la version narrative très diffusée de Diane Wolkstein et Kramer, Inanna, Queen of Heaven and Earth (1983), aujourd’hui la porte d’entrée la plus lue sur ce mythe, bien qu’elle en soit une adaptation littéraire et non une traduction philologique brute.
Ancrage géographique : Uruk, Nippur et Eridu
Le prologue ne se déroule pas dans un décor flou, il cite nommément trois cités bien réelles de Basse Mésopotamie, alignées le long de l’ancien cours de l’Euphrate. Uruk, où Inanna plante l’arbre et où règne Gilgamesh, est le théâtre du récit et l’une des toutes premières villes de l’histoire humaine, en plein essor dès le quatrième millénaire avant notre ère. Nippur, plus au nord, n’a pas de pouvoir politique propre mais concentre l’autorité religieuse : elle abrite le culte d’Enlil, le dieu suprême du panthéon sumérien, celui dont dépend la légitimité de tous les rois. Eridu, enfin, plus au sud, passe dans la tradition sumérienne elle-même pour la toute première ville jamais fondée, consacrée à Enki, dieu de la sagesse et des eaux souterraines. Ces trois cités ne sont pas de simples toiles de fond : elles dessinent la carte mentale d’un monde où le pouvoir royal (Uruk), l’autorité religieuse (Nippur) et l’origine mythique de la civilisation (Eridu) occupent chacune leur place, à quelques dizaines de kilomètres les unes des autres.

Une précision utile : Lilith ou Lilitu ?
Le rapprochement entre la créature du tronc et la Lilith biblique et rabbinique, popularisé par la traduction de Wolkstein, mérite d’être nuancé. Le texte sumérien nomme cette figure Ki-sikil-lil-la-ke, un terme que les assyriologues rattachent à la classe des lilû, lilîtu et ardat-lilî, des esprits ou démons nocturnes mésopotamiens associés au vent, à la stérilité et à la mort en bas âge, mais distincts de la Lilith telle qu’elle apparaîtra bien plus tard dans les sources talmudiques et médiévales (l’épouse rebelle d’Adam). L’identification entre les deux figures est une lecture rétrospective, plausible sur le plan étymologique (la racine sumérienne lil, « vent » ou « souffle »), mais non attestée par le texte sumérien lui-même.
Une structure cosmique à trois étages
Le serpent dans les racines, l’oiseau Anzu dans les branches et l’esprit du tronc, Ki-sikil-lil-la-ke, au plan intermédiaire : cette répartition verticale n’est pas un détail narratif, c’est une véritable cartographie du cosmos. Chaque occupant marque un niveau du monde tel que le pensaient les Sumériens, le monde souterrain, le plan humain terrestre, le ciel, et l’arbre devient l’axe qui les traverse tous en même temps, ce qu’on appelle dans l’histoire des religions un axis mundi.
Cette lecture entre en résonance directe avec les deux autres cosmologies arborescentes déjà traitées sur ce blog. Chez les Nordiques, Yggdrasil relie de la même façon Niflheim, Midgard et Asgard, avec l’écureuil Ratatoskr qui fait la navette entre l’aigle du sommet et le serpent Nidhögg rongeant les racines tout en bas, un messager qui joue presque le rôle qu’occupe Gilgamesh chez les Sumériens en circulant entre les niveaux pour rétablir l’ordre. Dans la Kabbale, l’arbre des Sephirot organise de façon comparable les mondes d’Atsilout, de Yetsirah et d’Assiah, du plus subtil au plus matériel. Trois traditions séparées par des millénaires et des continents entiers en arrivent à la même intuition : le végétal vertical comme seule structure capable de tenir ensemble le ciel, la terre et les enfers. L’arbre Huluppu en est, à ce jour, la plus ancienne formulation écrite connue.
Le bois comme attribut du pouvoir
Inanna ne plante pas l’arbre par simple goût du jardinage. Elle vise un trône et un lit, les deux meubles qui, dans l’iconographie sumérienne, signalent la souveraineté et la légitimité divine. Le bois sacré n’est donc pas décoratif, il est la matière première du pouvoir lui-même. Ce motif dépasse largement l’épisode huluppu : à Eridu, un arbre sacré appelé kiskanu poussait selon la tradition près du temple d’Enki, doté de vertus magiques propres, et plus largement le bois de cèdre importé des montagnes du Levant occupait une place rituelle centrale dans l’ensemble du Proche-Orient ancien, jusqu’à devenir l’enjeu de l’expédition de Gilgamesh vers la forêt de cèdres dans la suite de l’épopée. Le végétal précieux revient sans cesse comme ce que l’on va chercher, défendre ou conquérir pour asseoir une autorité, qu’elle soit divine ou royale.
Le sort final du bois de l’arbre huluppu prolonge d’ailleurs directement cette logique. Une fois les trois créatures chassées, Inanna récupère le tronc pour son trône et son lit, mais elle offre aussi à Gilgamesh, en remerciement, de quoi façonner deux objets tirés du reste de l’arbre, que les traductions modernes identifient comme une balle et un maillet de jeu. Le même bois qui devait servir la royauté d’Inanna finit donc aussi entre les mains du roi d’Uruk, un lien concret entre les deux figures que l’épisode suivant du cycle va exploiter jusqu’au bout.
Gilgamesh, héros civilisateur
Utu, le dieu solaire, frère d’Inanna, refuse d’intervenir. C’est un roi mortel, Gilgamesh, qui doit accomplir ce que les dieux eux-mêmes n’ont pas voulu faire, armer, affronter et chasser les trois créatures. Ce geste de remise en ordre du vivant, où un héros humain répare ce que le divin laisse en désordre, rapproche Gilgamesh d’autres figures de purificateurs qu’on retrouve ailleurs dans les mythologies anciennes, la comparaison avec les travaux d’Héraclès a d’ailleurs été proposée par plusieurs commentateurs modernes du texte. Dans les deux cas, un être à la fois humain et plus qu’humain intervient là où les institutions divines échouent, et c’est précisément cette intervention qui légitime son statut de roi civilisateur aux yeux de la cité.
L’arbre de la connaissance biblique
Un arbre planté au centre d’un jardin, un serpent qui s’y love, une figure féminine dont le sort se joue autour du végétal : la parenté structurelle avec Genèse 2-3 saute aux yeux. Elle a nourri depuis le dix-neuvième siècle, dès la redécouverte des textes mésopotamiens, une abondante littérature comparatiste. Certains chercheurs, comme le professeur de littérature Stephen Greenblatt, avancent même que les premiers chapitres de la Genèse auraient eu une portée volontairement polémique, affirmant la primauté de Yahvé face aux cosmologies babyloniennes dominantes de l’époque.
La prudence reste toutefois de mise. Aucune filiation textuelle directe n’a pu être démontrée entre l’arbre huluppu et l’arbre du jardin d’Éden, et le motif du serpent lové au pied d’un arbre sacré circulait de façon beaucoup plus large dans l’iconographie du Proche-Orient ancien, sans se réduire à ce seul texte sumérien. Il est plus juste de parler d’un fonds culturel commun à toute la région que d’un emprunt ponctuel et direct.
Le pukku et le mikku
Les deux objets qu’Inanna offre à Gilgamesh ouvrent directement sur la suite du cycle sumérien, un passage unique dans la littérature de l’époque. Selon le récit, Gilgamesh s’en sert pour un jeu si bruyant et si oppressif pour ses sujets qu’ils finissent par en appeler aux dieux, qui précipitent les deux objets dans le monde souterrain à travers une brèche. Gilgamesh, incapable de les récupérer, envoie son compagnon Enkidu à sa place. Celui-ci reçoit des consignes précises pour ne pas se faire repérer par les esprits des morts, ne pas porter de vêtements propres, ne pas s’oindre d’huile parfumée, ne pas se munir d’une arme. Enkidu les enfreint toutes, se fait retenir aux Enfers, et le récit se referme sur un dialogue entre les deux amis où Enkidu décrit à Gilgamesh les conditions de l’au-delà mésopotamien, l’une des plus anciennes visions imaginatives connues du monde des morts. L’arbre huluppu n’est donc pas une anecdote isolée, il est le texte-charnière qui ouvre sur toute une littérature sumérienne de l’Enfer.
Tableau récapitulatif
| Notion | Élément clé |
|---|---|
| Nom | Arbre Huluppu (souvent identifié à un saule ou un peuplier de l’Euphrate) |
| Source textuelle | Gilgamesh, Enkidu et le monde infernal (GEN), prologue sumérien |
| Découverte / reconstitution | Samuel N. Kramer, 1938 (Assyriological Studies 10) |
| Personnage central | Inanna, déesse d’Uruk, en quête d’un trône et d’un lit |
| Les trois occupants | Serpent (racines), oiseau Anzu (branches), Ki-sikil-lil-la-ke (tronc) |
| Résolution | Gilgamesh chasse les trois créatures et libère l’arbre |
| Lecture cosmologique | Structure verticale à trois niveaux, proche d’Yggdrasil ou des Sephirot |
| Point de vigilance | L’identification à Lilith est une lecture postérieure, non attestée par le texte sumérien |
Sources
- Gilgamesh, Enkidu, and the Netherworld, Wikipedia (EN), présentation du texte GEN et de sa structure en trois parties.
- Bilgameš, Enkidu et le monde infernal, traduction philologique de Pascal Attinger (2008-2009, actualisée 2019), Université de Berne.
- Gilgamesh and the Ḫuluppu-Tree: A Reconstructed Sumerian Text, Samuel N. Kramer, 1938, Oriental Institute de l’Université de Chicago.
- L’arbre Huluppu, Le Grenier de Clio, mythologie mésopotamienne.
- Inanna, World History Encyclopedia (version française).
- Lilith, Wikipedia (EN), sur l’origine mésopotamienne et l’écart avec la figure biblique tardive.
- Lilu (mythology), Wikipedia (EN), sur la classe démoniaque des lilû / lilītu.
- Epic of Gilgamesh, Encyclopaedia Britannica, sur la tablette XII et l’épisode du pukku et du mikku.
- Arbre de la connaissance du bien et du mal, Wikipédia (FR).
- L’Arbre de la connaissance et ses racines chamaniques, revue Iris, sur la lecture comparatiste de Genèse 2-3 face aux cosmologies mésopotamiennes.





